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Gagner les coeurs et les esprits dans les espaces non-gouvernés

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Traiter les griefs et les frustrations devient un point d'entrée pour gagner les cœurs et les esprits et peut s'avérer un atout puissant dans la lutte contre l'extrémisme violent. Photo: PNUD

La série noire des attentats terroristes commis en Europe de l’Ouest, au Sahel et, plus récemment, à Mogadiscio, en Somalie, a frappé au cœur même de capitales et de centres urbains densément peuplés. Cela contraste fortement avec les attaques perpétrées en Afrique subsaharienne par les groupes extrémistes violents, qui ciblent essentiellement des zones périphériques très souvent à cheval sur plusieurs pays et communément appelées des espaces non gouvernés.

Ces territoires sont ainsi dénommés car ils échappent au contrôle du gouvernement central. Selon l’opinion dominante, plus ces contrées sont reculées, plus elles deviennent une proie facile pour les groupes radicaux.

Jusqu’à présent, l’action militaire a été la seule riposte à ces attaques, comme en témoignent les incursions menées en Syrie, au Yémen, en Somalie et même au Sahel. Pourtant, à la lumière des événements récents, il peut être légitime de s’interroger sur la sagesse et l’efficacité d’une telle approche.

Loin de résoudre le problème, il semble en effet que la réponse sécuritaire tend au contraire à l’exacerber. C’est le constat qui ressort de l’étude récemment menée par le PNUD sous le titre Sur les chemins de l’extrémisme en Afrique, selon laquelle 71 % des anciennes recrues de groupes extrémistes violents interrogées ont rallié ces organisations en réaction contre une action déclenchée par le gouvernement central.

Considérés peu importants sur le plan stratégique, ces espaces non gouvernés faisaient l’objet, jusqu’à très récemment, d’une négligence passive. Mais maintenant qu’ils ont acquis une certaine visibilité et constituent un enjeu à part entière, il est clair que toute ébauche de solution nécessitera une bonne compréhension de la dynamique du pouvoir à l’œuvre dans ces régions.

Des groupes comme Al-Shabab et Boko Haram, passés maîtres dans l’art de s’infiltrer au sein de ces communautés vulnérables, ont profité de la faiblesse des institutions pour exploiter les frustrations et les ressentiments des populations locales à l’égard du pouvoir central. En Somalie, le groupe Al-Shabab s’est appuyé sur le pouvoir du système clanique traditionnel pour s’introduire dans les communautés, faisant des institutions religieuses locales des véhicules de propagande et de recrutement. Pour sa part, Boko Haram s’est emparé du sentiment de marginalisation qui domine dans le nord du Nigéria pour asseoir et étendre son pouvoir.

En se fondant sur de meilleures connaissances de ces zones non gouvernées, les interventions planifiées devraient prendre racine à l’échelon local pour renforcer la résilience des communautés face à l’extrémisme, tant au niveau des individus que des institutions. Selon les résultats de notre étude, 78% des anciennes recrues de groupes extrémistes violents interrogées ont fait état d’une confiance faible voire nulle dans la police, les hommes politiques et les militaires. Cependant, il ressort de l’ensemble des témoignages que les leaders communautaires et religieux jouissent d’un certain respect au sein de la population en tant que gardiens des institutions communautaires informelles.

Par conséquent, les décideurs politiques devraient s’employer à renforcer le pouvoir des communautés locales, en formalisant et en rehaussant l’autorité des institutions locales et en les rendant plus inclusives.

La capacité éprouvée des communautés locales à survivre et à porter un message d’espoir qui contraste avec les conditions de vie difficiles dans ces endroits reculés constitue un signe encourageant de résilience. Cela indique que le tissu social, quoique sévèrement miné, continue d’exercer un pouvoir important.

« Le pouvoir est partout ...il vient de partout », disait Michel Foucault. Dans la lutte contre l’extrémisme violent, la compréhension de la « politique locale » est une première étape incontournable pour obtenir le soutien des populations et concevoir de meilleurs mécanismes de prévention. La prise en compte des griefs et des frustrations est un point d’entrée pour gagner les cœurs et les esprits et peut s’avérer un atout puissant dans la lutte contre l’extrémisme violent.

À long terme, la prévention ne saurait être efficace dans les espaces non gouvernés qu’à la seule condition de renforcer la résilience des communautés face à ce fléau, tant au niveau des populations qu’au niveau des institutions. C’est le premier pas vers le retour à la paix.

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