Allocution d’ouverture de M. Abdoulaye Mar Dieye à la Conférence économique africaine 2016

5 déc. 2016

M. Abdoulaye Mar Dieye, Directeur du PNUD Afrique lors de l'ouverture la Conférence écoinomique africaine à Aubja, au Nigéria.

Transformer le statut de l’Afrique de consommateur mondial à producteur mondial

Allocution d’ouverture par
M. Abdoulaye Mar Dieye

Secrétaire général adjoint des Nations Unies,
Administrateur assistant du PNUD et Directeur du Bureau régional pour l’Afrique

Conférence économique africaine 2016

Cérémonie d’ouverture officielle

Abuja, Nigeria

5 décembre 2016

 

Son Excellence Yemi Osibajo, Vice-Président de la République fédérale du Nigeria,

M. Akinwumi Adesina, Président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD),

M. Abdalla Hamdok, Secrétaire exécutif par intérim de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA)

Professeur Eric Maskin (Université d’Harvard), lauréat du prix Nobel d’économie (2007),


Excellences,

Mesdames et messieurs les représentants des institutions nationales et régionales, du secteur privé et des partenaires au développement,

Mesdames et messieurs les participants,

Mesdames et messieurs,

 

Je suis heureux d’assister à cette 11ème édition de la Conférence économique africaine, portant sur le thème « Nourrir l’Afrique : vers une agro-industrialisation pour une croissance inclusive ». Il est tout à fait opportun que nous nous réunissions aujourd’hui au Nigeria, un pays qui met en œuvre avec succès l’Agenda pour la transformation de l’agriculture (Agriculture Transformation Agenda, ATA), un programme innovant et précurseur à bien des égards. Ce programme vise en effet à remédier à deux paradoxes auxquels nombre de pays africains sont actuellement confrontés, à savoir : l’insécurité alimentaire persistante malgré la présence de vastes étendues de terres cultivables fertiles mais non cultivées ; et l’absence de toute corrélation évidente entre agriculture et industrie, là où l’on pourrait grandement tirer parti de possibilités largement inexploitées.

 

Permettez-moi de commencer mon propos en m’attardant sur le paradoxe des économies africaines agraires en perte de vitesse, qui ne parviennent pas à satisfaire les besoins de leur population en matière de sécurité alimentaire. Les économies africaines sont encore largement agraires. L’agriculture compte pour près d’un cinquième du PIB de l’Afrique et emploie sept personnes sur dix dans les pays du continent. Mais l’Afrique est aussi, selon les termes de Kofi Annan, « une puissance agricole mondiale potentielle ». Depuis l’accession des pays africains à l’indépendance au cours des six dernières décennies, nous n’avons pas réussi à traduire notre potentiel en une réalité de développement. Notre continent est doté de 600 millions d’hectares de terres arables non cultivées, qui représentent environ 60 % du total mondial. Pourtant, près d’un tiers des Africains subsahariens souffrent encore de la faim. Au lieu d’être des exportateurs nets de produits alimentaires, les pays africains sont des importateurs nets de ces denrées, au titre desquelles nous dépensons au moins 35 milliards de dollars US par an, pris sur nos maigres ressources en devises étrangères.

 

Trois facteurs principaux expliquent la sous-performance et la faible productivité de l’agriculture africaine :

 

Premièrement, une grande partie de l’agriculture africaine est fortement tributaire de la pluie. En Afrique, seulement 6 % de la surface totale cultivée est équipée pour l’irrigation, contre 46 % en Asie du Sud et 56 % en Asie de l’Est[1]. L’irrigation a le potentiel d’améliorer l’efficacité de l’utilisation des terres et d’accroître la productivité agricole de 50 % [2].

 

Deuxièmement, la productivité connaît une faible croissance, qui représente actuellement le tiers de la moyenne mondiale. Cela s’explique principalement par le sous-investissement ou la sous-capitalisation de l’Afrique en termes de technologie, d’information, d’infrastructures et de marchés cloisonnés.

 

Troisièmement, les politiques de développement axées sur les zones urbaines exacerbent la pauvreté rurale. Ce phénomène encourage l’exode rural, le développement du secteur informel urbain et la pauvreté urbaine.

 

Les mauvais résultats de l’agriculture entravent le bon fonctionnement du secteur industriel. Il en ressort un deuxième paradoxe : la faible corrélation entre les secteurs agricole et industriel en dépit d’une pléthore de possibilités non exploitées. Plus que toute autre région en développement, l’Afrique a un énorme potentiel pour la transformation de ses produits agricoles. Elle abrite en effet une grande variété de conditions agro-climatiques qui favorise une large gamme de production agricole.

 

Les pays africains doivent investir davantage et de manière plus stratégique pour échapper au piège de la faible productivité.

 

À moins de transformer complètement son agriculture, l’Afrique restera prisonnière du piège de la faible productivité. Et le continent ne sera pas en mesure de lancer l’industrialisation agroalimentaire et la production locale qui crée des emplois et des moyens de subsistance pour une population jeune et en progression rapide. Par conséquent, il est urgent d’entreprendre des actions susceptibles de transformer le statut de l’Afrique de consommateur mondial en producteur mondial, en s’appuyant notamment sur les recommandations suivantes :

1. Les pays africains doivent accroître leurs investissements dans l’agriculture, tels que clairement définis en 2003 dans la Déclaration de Maputo sur l’agriculture et la sécurité alimentaire, puis confirmés en 2014 par la Déclaration de Malabo sur le PDDAA et l’engagement à accélérer la croissance et la transformation des produits agricoles en vue d’une prospérité partagée et des meilleures conditions de vie. Malgré l’engagement souscrit de consacrer 10 % des dépenses totales à l’agriculture, seuls 6 pays ont constamment alloué plus de 7 % de leurs dépenses publiques à ce secteur. Il s’agit de l’Éthiopie, de la Guinée Bissau, du Malawi, du Mali, du Mozambique et de la Namibie. Les pays africains ont également l’obligation d’investir dans la recherche et le développement. Il appartient aux gouvernements africains d’encourager les agriculteurs à adopter de nouvelles technologies, à développer les systèmes d’irrigation, à intensifier l’utilisation des engrais et à améliorer les semis. En outre, les pouvoirs publics se doivent de favoriser l’accès à l’infrastructure du marché, d’encourager les innovations et d’assurer un accès durable des femmes et des hommes à la terre, au crédit et à l’assurance qui réduit les risques.

2. L’utilisation de l’agriculture pour stimuler l’industrialisation appelle à un partenariat solide entre les secteurs public et privé, qui accroît la productivité des petits exploitants agricoles et renforce leur contribution aux chaînes de valeur nationales et régionales. Les gouvernements africains doivent de toute urgence mettre en place des politiques qui accélèrent les investissements publics et privés dans l’agriculture, stimulent l’innovation et réduisent les risques. Nous devons également être prêts à faire montre de créativité et d’innovation. Loin de se contenter d’être un « mode de vie », l’agriculture doit aussi fonctionner comme une « entreprise ». Bien que l’agriculture commerciale ait un rôle à jouer, elle ne constitue nullement la panacée. Les grandes entreprises et les fermes commerciales ont la responsabilité d’élaborer et de mettre en œuvre des stratégies visant à accroître la part des petits exploitants dans l’accès aux marchés, ainsi que leur utilisation de variétés de semences améliorées et de techniques agricoles avancées. L’État a un rôle important à jouer dans ce domaine.

3.  L’intégration régionale est essentielle pour venir à bout du second paradoxe. Il est essentiel d’exploiter la puissance que peut offrir une plus grande intégration régionale, par le biais de chaînes de valeur régionales et mondiales, pour parvenir à la diversification économique, atteindre la compétitivité, viser les technologies et réaliser le transfert des connaissances. Cela est particulièrement important pour les pays sans littoral.

 

4. L’Afrique doit concentrer ses efforts pour réaliser une industrialisation agroalimentaire qui soit inclusive et ne laisse personne pour compte. À cet égard, nous devons reconnaître la vision éclairée du Président de la Banque africaine de développement qui a énoncé les « Cinq grandes priorités » (« High-Five » en anglais) susceptibles de faire avancer le programme de transformation de l’Afrique, à savoir : éclairer l’Afrique et lui fournir de l’électricité ; nourrir l’Afrique ; intégrer l’Afrique ; industrialiser l’Afrique ; et améliorer la qualité de vie des Africains. Tout cela doit être effectué dans le contexte de réformes qui permettent un accès plus équitable et plus durable à la terre et protègent les droits des personnes marginalisées. Ces réformes doivent également élargir l’accès à l’information, à la technologie et aux intrants agricoles pour les femmes et les hommes dans toutes les régions et tous les pays.

Le PNUD appelle de ses vœux une agro-industrialisation inclusive. Nous encourageons activement une industrialisation inclusive du secteur de l’agroalimentaire en soutenant l’accès au financement et à la technologie, et en développant les chaînes de valeur locales et régionales. Nous avons appuyé la mise en place de plates-formes multipartites au niveau sous-régional, en partenariat avec les Commissions économiques régionales, afin de renforcer la conception de chaînes de valeur agricoles régionales spécifiques.

La promotion de l’agro-industrialisation est une stratégie efficace pour réaliser le Programme de développement durable à l’horizon 2030 ainsi que l’Agenda 2063. À cet égard, il est essentiel de financer l’industrialisation du secteur de l’agroalimentaire, de construire des chaînes de valeur, d’utiliser la technologie et l’innovation et de promouvoir des capacités plus équitables et des possibilités de croissance accrue en vue de parvenir au plein emploi productif et de réduire la pauvreté et les inégalités.

Conscient des défis à venir, le PNUD est prêt à appuyer la poursuite d’un programme de transformation économique et sociale, élaboré à l’échelon local, en déployant des efforts solides de collaboration entre les gouvernements, le secteur privé, la société civile et les citoyens, afin de transformer le statut de l’Afrique de consommateur mondial en producteur mondial.

Les gouvernements africains doivent collaborer avec leurs partenaires bilatéraux et multilatéraux pour soutenir le programme d’agro-industrialisation. À cet égard, les pays développés et les pays émergents doivent œuvrer pour éliminer les barrières commerciales déloyales, supprimer les subventions nuisibles aux exportations agricoles et réduire le protectionnisme régional qui limite l’accès de l’Afrique aux marchés et fait du continent un dépotoir.

Excellences, Mesdames et Messieurs,

L’agriculture peut devenir la voie royale qui conduit à la prospérité de l’Afrique. Elle agit comme un carburant à indice d’octane élevé lequel, lorsqu’il est correctement traité, peut propulser le continent sur la voie d’une transformation radicale. J’ai la certitude absolue que la conférence d’Abuja nous guidera tout au long de ce cheminement.

 

Je vous remercie pour votre attention.


[1] Voir le site Web d’AQUASTAT, le système mondial d'information sur l'eau de la FAO, mis à jour en novembre 2016, http://www.fao.org/nr/water/aquastat/main/indexfra.stm.

[2] Global Environment Outlook, Regional Assessment for Africa (UNEP, 2016).