Déclaration de Mme Ruby Sandhu-Rojon lors de la présentation du Rapport d’évaluation stratégique sur la sous-région de l’Afrique centrale

14 mars 2017

L’Afrique centrale, une région en retard ?

Reconsidérer les stratégies d’amélioration des résultats de développement en Afrique centrale

Un évènement organisé par le PNUD et l’ECDPM

Bruxelles, le mardi 14 mars 2017

 

Distingués invités, 

Représentants des Gouvernements des pays de l’Afrique centrale,

Chers collègues, Mesdames et Messieurs,
 

Si de réels progrès ont été observés ces dernières décennies dans différentes sous-régions d’Afrique, l’insécurité chronique, conjuguée à une mauvaise gouvernance et à l’absence d’économies diversifiées et inclusives, a depuis de nombreuses années des répercussions profondes sur la trajectoire générale de développement de l’Afrique centrale.

L’incapacité à instaurer une paix durable s’est soldée par une recrudescence de  la violence qui empoisonne le quotidien de ses habitants. Les retombées du conflit entre Boko Haram et les autorités du Nigéria, la fragilité persistante de la République centrafricaine et le regain d’instabilité au Burundi, auxquels s’ajoutent les heurts de plus en plus violents entre les éleveurs nomades et les populations sédentaires dans différentes zones de la sous-région, sont autant de facteurs qui alimentent ce cycle de fragilité.

L’extrémisme violent a fait son apparition en Afrique centrale sous sa forme la plus pernicieuse, à travers les activités de Boko Haram, qui s’étend dans la sous-région. Le risque que des idéologies violentes et extrémistes s’enracinent plus profondément dans des pays souvent en proie à des tensions confessionnelles est bien réel, tout comme le danger que les exactions de Boko Haram, potentiellement amplifiées par l’instabilité en République centrafricaine, font peser sur la sécurité dans la sous-région. La position centrale de celle-ci et son climat d’insécurité permanent laissent planer la menace d’une fusion des conflits qui font rage ailleurs en Afrique (Chabab, Boko Haram et AQMI, notamment).

Bien qu’il y ait moins d’immigrés clandestins provenant d’Afrique centrale par rapport à d’autres régions du continent, l’augmentation constante d’une population jeune y laisse présager des déplacements choisis ou forcés, si les restrictions qui pèsent actuellement sur ses droits et sur les perspectives qui s’ouvrent à elle ne s’assouplissent pas.  

À l’inverse, cette sous-région pourrait servir de passerelle entre le nord et le sud, l’est et l’ouest, et jouer un rôle central pour favoriser l’intégration et le dynamisme sur un plan plus large.   Les défis qui se profilent, ajoutés à la perspective d’un avenir meilleur, soulignent la nécessité de procéder à un examen du contexte de développement à l’échelle sous-régionale, au regard d’un environnement politique général tributaire de facteurs interdépendants, des liens transfrontaliers entre les pays et des enjeux de développement communs. Ils requièrent également que nous continuions d’explorer les options qui permettraient de promouvoir, au niveau du continent, un consensus en faveur d’une intégration qui bénéficierait tout particulièrement aux populations d’Afrique centrale.  

À l’heure actuelle, l’Afrique centrale est la sous-région qui a le moins progressé dans la réalisation du programme d’intégration régionale de l’Agenda 2063 de l’Union africaine pour bâtir une Afrique intégrée, prospère et en paix. Parmi les communautés économiques régionales (CER) de l’Union africaine, c’est celle qui affiche les scores les plus bas, notamment pour les liaisons de transport et le commerce intrarégional. Elle se situe également aux derniers rangs s’agissant des autres indices de développement internationaux. Selon l’indice de développement humain du PNUD, les pays de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) sont ceux qui enregistrent le plus de pauvreté le plus élevé, malgré les ressources minérales et naturelles dont ils disposent. Les pays d’Afrique centrale sont aussi très à la traîne sur le plan des indicateurs de gouvernance. Le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, la République démocratique du Congo, la Guinée Équatoriale et la République du Congo figurent parmi les pays qui affichent les plus faibles indices de développement (selon l’Economic Intelligence Unit, Transparency International et la Fondation Mo Ibrahim).

Il y a presqu’un an à Libreville, certains des participants présents ici ont rencontré des responsables de l’Union européenne, de la CEEAC et de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), ainsi que d’autres partenaires de développement et des représentants de la société civile et du secteur privé pour valider une version antérieure du rapport du PNUD dont il est question aujourd’hui. Cette consultation intensive sur les principaux thèmes présentés dans cette version provisoire a considérablement enrichi le rapport final que nous vous présentons ici.

Les événements survenus dans la sous-région pendant l’élaboration d’une nouvelle programmation pour le système des Nations Unies, entreprise parallèlement à la finalisation du rapport et à la lumière de celui-ci, ont depuis apporté une preuve éclatante de la pertinence de son analyse.

La consultation de Libreville s’est tenue pendant une période d’optimisme pour la République centrafricaine, après les élections réussies de la fin 2015, la signature des accords de Brazzaville et à la veille du Forum de Bangui, attendu de longue date. Des engagements sans précédent ont été pris en faveur du relèvement et de la transition en République centrafricaine. Le prolongement du mandat de la Mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation des Nations Unies en République centrafricaine (MINUSCA) a également contribué à faire renaître l’espoir dans le pays. Les violences armées ont cependant vite repris à Bangui ainsi que dans d’autres régions du pays, témoins du long chemin à parcourir et de l’engagement nécessaire pour instaurer une paix durable. Plus récemment, les Nations Unies, la CEEAC, l’Union africaine, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et l’Union européenne ont publié une déclaration condamnant très fermement les attaques récurrentes perpétrées contre les civils pris au piège au milieu de groupes armés rivaux, sans parvenir à enrayer le développement d’une nouvelle spirale de la violence.

 Les conséquences humanitaires des actes de violence commis par Boko Haram dans la région du lac Tchad apparaissent également dans toute leur évidence. Le 24 février dernier à Oslo, le Gouvernement norvégien a organisé une conférence humanitaire sur le Nigéria et la région du lac Tchad, en partenariat avec les Nations Unies ainsi que les Gouvernements de l’Allemagne et du Nigéria. Si 14 pays donateurs se sont engagés à contribuer au financement de l’aide destinée à répondre aux besoins les plus urgents, d’un montant estimé à 1,5 milliard de dollars pour la seule année 2017, de sérieuses lacunes demeurent. Selon la note d’information datée du 3 février du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 10,7 millions d’habitants du bassin du lac Tchad nécessitent une aide humanitaire, dont 2,3 millions de personnes déplacées et 7,1 millions de personnes en situation de grave insécurité alimentaire. La récente mission du Conseil de sécurité dans la région souligne encore davantage la gravité de la situation, de même que l’inclusion du nord-est du Nigéria (aux côtés du Soudan du Sud, de la Somalie et le Yémen) parmi les régions où plus de 20 millions de personnes devraient être confrontées à la famine ou menacées par ce fléau au cours des six prochains mois, comme l’a indiqué à la fin février le Secrétaire général des Nations Unies. L’aggravation de la crise humanitaire laisse craindre que le relèvement de la région ne s’étale sur des décennies, même à supposer que les violences perpétrées par Boko Haram touchent bientôt à leur fin.

Les élections annoncées au moment de la rédaction du rapport ont également mis en relief le défi de gouvernance auquel est confrontée l’Afrique centrale et qui, comme l’indiquent ses auteurs, est à l’origine de bon nombre des problèmes de développement que partagent les pays de la région. Les manifestations de rue contre la victoire du président sortant au Gabon en août dernier, combinées au nouvel épisode d’insécurité apparemment déclenché par la décision du Gouvernement de la République démocratique du Congo de reporter les élections prévues pour la fin 2016 à 2018 ne sont que deux exemples parmi d’autres.

L’évolution de la situation en Afrique centrale dans les mois qui ont suivi l’évaluation stratégique réalisée par le PNUD dans la sous-région ne donne, en somme, guère matière à satisfaction. Plus que jamais, ces perspectives de plus en plus sombres doivent nous conforter dans notre détermination de concevoir à l’échelle des Nations Unies une nouvelle génération de programmes interinstitutions à la lumière de cette analyse de base stratégique, ainsi que dans notre résolution de tout mettre en œuvre, ensemble, pour que l’Afrique centrale ne devienne pas une sous-région reléguée durablement à la traîne.

Permettez-moi de vous remercier une fois encore de votre participation. Nous sommes impatients de recueillir vos commentaires sur ce rapport, qui va maintenant vous être remis par mon collègue Ozonnia Ojielo, accompagné de quelques indications sur les programmes du PNUD qui s’en inspirent. Je remercie également les membres distingués de notre panel d’experts d’avoir bien voulu nous faire part aujourd’hui de leur éclairage, de leurs perspectives et de leurs recommandations concernant l’élaboration de ce programme de travail ambitieux. Nous remercions aussi l’ECDPM, co-organisateur de cet événement, de sa contribution aux travaux de recherche et de son soutien continu à la mise en œuvre des programmes régionaux d’intégration en Afrique.                                                                      

Merci.