Déclaration de M. Abdoulaye Mar Dieye : Prévention de l’extrémisme violent et le programme de développement international : Mettre en pratique la théorie

26 mai 2017

La prévention de l’extrémisme violent et le programme de développement international : Mettre en pratique la théorie

Table ronde organisée à New York

Déclaration de M. Abdoulaye Mar Dieye 

Administrateur Assistant et Directeur du Bureau régional pour l’Afrique

 

Excellences, Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux de participer à cette table ronde qui a pour thème « Mettre en pratique la théorie sous-jacente à la prévention de l’extrémisme violent au titre du programme de développement international ».

Il est tout à fait approprié et opportun de nous pencher aujourd’hui sur la situation de l’Afrique au regard de l’extrémisme violent. Il ne s’agit pas seulement d’un phénomène qui entrave voire inverse la croissance économique et le développement, en particulier dans ce qu’on appelle maintenant « la zone d’instabilité » qui s’étend du Sahel jusqu’à la Corne de l’Afrique en passant par le bassin du Lac Tchad. Plus encore, l’extrémisme violent porte gravement atteinte aux fondements de la paix et de la sécurité et prive le continent de ses forces vives et de sa jeunesse.

Jusqu’à présent, la riposte a été sous-optimale, cantonnée à des opérations militaires et de sécurité et à des actions de développement ad hoc non définies dans un cadre cohérent. Face à ces exactions, la réponse doit impérativement s’inscrire dans un cadre analytique et opérationnel clairement établi.

Aujourd’hui, nous sommes mieux armés pour conceptualiser un phénomène aussi complexe. Pour moi, l’analyse la plus complète et la plus structurée effectuée à ce jour est présentée dans une série d’études publiée par RAND Corporation sous le titre « Social Science for Counterterrorism: Putting the pieces together » (Les sciences sociales au service du contre-terrorisme : assembler les pièces du puzzle), qui montrent avec éloquence que la résolution d’une question aussi complexe nécessite une approche interdisciplinaire, qui dépasse le cadre de l’analyse traditionnelle et dualiste axée uniquement sur les « facteurs d’incitation et d’attraction », qui font référence respectivement à des moteurs locaux tels que la marginalisation et à des paramètres externes comme l’idéologie. Il est en effet essentiel de prendre en considération des facteurs plus systémiques et structurels. Le modèle multifactoriel proposé par RAND Corporation semble cohérent. Il ne porte pas seulement sur l’examen des causes profondes de l’extrémisme, notamment l’inadéquation et le déficit du système de la gouvernance, la faiblesse ou l’absence de contrat social et les privations économiques persistantes, mais il tient également compte des multiples paramètres qui soulignent la volonté de l’individu de s’engager dans un extrémisme violent.

Mais pour mettre en pratique la théorie, nous avons besoin d’un empirisme fort, fondé sur des faits réels et des données factuelles probantes.

C’est dans cette perspective que le Bureau régional pour l’Afrique du PNUD a lancé deux études majeures :

  1.  Une étude déjà terminée qui porte sur les « facteurs d’instabilité » dans les zones transfrontalières du Sahel et couvre 8 pays : le Mali, le Nigéria, le Niger, la Mauritanie, le Sénégal, le Tchad, le Burkina Faso et le Cameroun.
  2. Une étude en cours qui s’intéresse aux « voies menant à l’extrémisme » et s’appuie sur des entretiens menés avec des individus ayant appartenu à des groupes extrémistes et qui sont actuellement des détenus internés dans des centres de réadaptation/déradicalisation ou bien des rapatriés revenus dans leur pays.

C’est dans cet esprit que nous avons mis au point notre programme régional intitulé « Preventing and responding to violent extremism in Africa: A development approach » (Prévention et lutte contre l’extrémisme violent en Afrique : une approche de développement).

Ces études offrent quatre leçons pertinentes aux fins de notre présente discussion :

  1. La validation empirique du modèle RAND montre que les réponses doivent être multidimensionnelles et interconnectées. En effet, celles-ci doivent aborder les causes profondes, notamment les inégalités horizontales, l’insuffisance des institutions, le faible niveau de développement humain et l’insécurité humaine. En outre, elles doivent contrer les normes qui favorisent la violence en les empêchant de prospérer, rompre le cycle de l’exclusion économique et politique et de la marginalisation devenu endémique, et remédier à la faiblesse des contrats sociaux. Enfin, elles doivent nous permettre de réagir de manière constructive aux divisions sociétales, aux changements démographiques, aux structures de mobilisation, à la perte d’identité des jeunes et à leurs griefs perçus.
  2. Les terreaux les plus fertiles pour la radicalisation sont les zones frontalières, qui constituent des territoires fortement négligés en termes de gouvernance et d’infrastructure socio-économique dans de nombreux pays.
  3. Le contexte a son importance. Bien qu’il existe plusieurs facteurs communs qui poussent à la radicalisation, il importe de tenir compte des différences notables entre les pays à ce niveau. Par exemple, les facteurs socio-économiques ont tendance à être des moteurs importants de la radicalisation dans les régions du Sahel et du Lac Tchad, en Somalie et au Nigéria, alors que ce sont plutôt les revendications politiques qui sont déterminantes à cet égard au Kenya.
  4. De manière générale, les politiques publiques et les réponses programmatiques, mêmes lorsqu’elles abordent ce problème, s’avèrent inefficaces et impuissantes à lutter contre l’extrémisme violent (Countering violent extremism, CVE) ou à le prévenir (Preventing violent extremism, PVE).

Le Plan d’action du Secrétaire général de l’ONU pour la prévention de l’extrémisme violent est non seulement le cadre d’action le plus approprié pour mener ce combat, il constitue aussi un appel poignant qui nous interpelle et nous incite tous à passer à l’action.

À cet égard, nous souhaitons saluer l’initiative conjointe des Pays-Bas et du PNUD en faveur de l’optimisation de l’utilisation de l’APD pour prévenir l’extrémisme violent, en veillant à ce que l’APD dispose d’une forte empreinte en termes de prévention de l’extrémisme violent. Il s’agit d’une initiative pionnière qui contribue à mettre la théorie en pratique.

Nous espérons que ce partenariat sera élargi et repris afin que cette démarche contribue à l’élaboration de politiques, de budgets et de programmes au titre de la lutte contre l’extrémisme violent qui soient sensibles, propices et pertinents quant à la prévention de l’extrémisme violent.

Je vous remercie pour votre attention.