Déclaration de Abdoulaye Mar Dieye lors de la Réunion conjointe de l’ECOSOC et de la Commission de consolidation de la paix des Nations Unies sur la situation au Sahel

28 juin 2017

Monsieur le Président du Conseil économique et social,

Monsieur le Président de la Commission de consolidation de la paix,

Madame la Secrétaire générale adjointe,

Excellences, Mesdames et Messieurs,

 

Nous faisons face à une lancinante équation sahélienne ! Il nous faut vaincre le syndrome de Sisyphe !

Depuis la création du CILLS, Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel, à la suite des grandes sécheresses qui ont frappé la région dans les années 70, la question sahélienne est encore aujourd’hui une grande interpellation. Malgré d’énormes efforts de la part des gouvernements et de leurs partenaires au développement la région demeure encore une zone de faible développement et d’insécurité humaine.

La situation de fragilité du Sahel est le fait de causes multiples ; elles sont bien connues et elles sont sur-étudiées ! Elles résultent principalement d’un triple déficit. Un déficit de résilience ; un déficit de gouvernance, notamment dans la gestion des grands espaces territoriaux que constituent le Sahel ; et un déficit d’investissements conséquents, soutenus et massifs, surtout dans le domaine agricole, et dans l‘emplois des jeunes.

Il y a ensuite la grande hypothèque sécuritaire qui pèse maintenant sur la région et qui résulte de plusieurs facteurs concomitants, tels que trafics en tous genres, criminalités transnationales, immigrations et migrations non-régulées, questions identitaires, effets de la guerre en Libye et apparition de groupes extrémistes.

Il y a aussi que le Sahel est un lieu géométrique de tous les enjeux géostratégiques. Il est la colonne vertébrale transversale de l’Afrique.  Il est le trait d’union entre l’Atlantique et la mer rouge. Il  est l’antichambre de la méditerranée et il recèle d’énormes ressources énergétiques et minières.

La conjonction de ces facteurs fait que la région est chroniquement en proie à des crises multiples : alimentaire, environnementale, sécuritaire, économique et par moments, et par endroits, politique.

L’acuité de ces crises, leur récurrence, leurs effets dévastateurs, leur résonance régionale et globale expliquent sans doute la surdétermination des réponses, avec aujourd’hui près de 17 stratégies ou initiatives bilatérales ou multilatérales sur le Sahel.

Mais la plupart de ces réponses, bien qu’elles aient toutes des impacts réels et salutaires, sont souvent réactives et de nature conjoncturelle et parcellaire et de portée temporelle et territoriale limitée ; et leur non-coordination effective induit des coûts de transactions élevés au niveau des structures nationales et régionales d’interface. Leur efficacité agrégée est donc de valeur limitée.

On peut construire un autre Sahel. Un Sahel qui n’est pas prisonnier de déterminisme ou de fatalisme. Et la région a tout le potentiel et tous les atouts pour redevenir le pays de Cocagne qu’il était avant !  Et qui, sous l’Empereur Soundiata Keita, avait inventé, déjà en 1222, la Charte du Mandé, la première déclaration des droits de l’homme au monde, et qui proclamait solennellement que « la faim ne tuera plus au Mandé ; et que la guerre ne détruira plus de villages au Mandé ! ».

Mais cette construction devra passer par trois impératifs catégoriques :

Tout d’abord l’impératif de la réponse structurelle. Pour cela il faudra une vision prospective du Sahel ; vision qui fait aujourd’hui cruellement défaut ; et qui devra définir la nature et l’ampleur des investissements publics et surtout privés structurants qu’il faudrait mettre en place, avec des financements adéquats, comme il le fut avec le Plan Marshall.  La construction de cette vision ne devrait pas seulement être le fait exclusif des états. La participation active des communautés, surtout les communautés frontalières devrait être de mise ; car il s’agira aussi de définir, de façon inclusive et participative, les stratégies de renforcement de la cohésion sociale et du contrat social.

En second lieu, l’impératif de la coordination des diverses actions sur le Sahel. La Stratégie des Nations Unies, allégée, pourrait servir de cadre de concertation fédérateur à l’ensemble des initiatives sur la région ; tout en assurant que le leadership reste aux structures endogènes comme la Plateforme ministérielle de Bamako, le Secrétariat Permanent du G5 Sahel, l’Autorité du Liptako-Gourma et la Commission du Bassin du Lac Tchad ; structures dont il faudra renforcer les capacités  et appuyer leur stratégies et leurs programmes d’investissements ; mais structures , qui elles même devraient développer leur synergie par des interfaces plus systémiques.

Et troisièmement, l’impératif de gestion optimale des grands espaces, notamment les zones frontalières et transfrontalières. Lao-Tseu avait raison, quand il disait que « les chevaux de guerre naissent sur les frontières ! ».  Il y’a  donc  urgence ; d’autant que la gestion de la question transfrontalière est un talon d’Achille dans beaucoup de stratégies et initiatives sur le Sahel. Et pourtant le Sahel, par essence même, est un ensemble de communautés traversées par des frontières  qui leur semblent  et qui leur sont artificielles. Construire un Sahel en paix, en sécurité et jouissant d’un développement durable appelle nécessairement à faire des frontières un trait d’union et non des barrières. La Déclaration de Bamako du 11 mars 2016, relative à la  « la gestion des  frontières et des communautés frontalières du G5 Sahel », et organisée en partenariat avec le Gouvernement du Mali, le Japon et le PNUD demeure un cadre de référence stratégique et programmatique,  permettant d’organiser de façon  concertée et cohérente  la réponse à l’enjeu que posent les questions frontalières.

Si notre réunion venait à faire de ces trois impératifs notre feuille de route collective, alors nous aurons vaincu le Syndrome de Sisyphe  et amorcé une révolution qui fera du Sahel le Mandé d’antan.

Je vous remercie !