Allocution d’ouverture de Abdoulaye Mar Dieye lors du lancement du rapport Sur la voie de l’extrémisme en Afrique

7 sept. 2017

Lancement par le PNUD du rapport intitulé

Sur la voie de l’extrémisme en Afrique : vecteurs, motivations et point de basculement du recrutement

Allocution d’ouverture de M. Abdoulaye Mar Dieye
Secrétaire général adjoint des Nations Unies,
Administrateur assistant du PNUD et Directeur du Bureau régional pour l’Afrique

New York, 7 septembre 2017

(Tel que prononcé)

 

Monsieur l’Ambassadeur Adonia Ayebare, Représentant permanent de l’Ouganda auprès des Nations Unies

Madame l’Ambassadrice Lise Gregoire-van Haaren, Représentante permanente adjointe des Pays-Bas auprès des Nations Unies

Excellences, chers partenaires du développement,

Chers chefs d’organisations régionales et chers collègues des Nations Unies

Chers estimés experts (M. l’Ambassadeur Adonia Ayebare, M. Mourad Wahba, Mme Ilwad Elman, M. Jehangir Khan, M. Simon K. Nyambura, Mme Mbaranga Gasarabwe)

Mesdames et messieurs,

Je vous remercie de votre présence ce matin parmi nous à l’occasion du lancement, à New York, de cette étude majeure intitulée Sur la voie de l’extrémisme en Afrique, qui examine les vecteurs, les motivations et le point de basculement du recrutement des extrémistes violents sur le continent.

Ce rapport que nous lançons aujourd’hui est basé sur des entretiens menés auprès d’anciens membres de groupes extrémistes, rapatriés ou actuellement en détention ou en cours de réhabilitation dans des centres de déradicalisation. Le rapport fait suite à une précédente étude, entreprise l’année passée sur les « facteurs d’instabilité » dans les zones transfrontalières du Sahel, couvrant 8 pays : le Mali, le Nigéria, le Niger, la Mauritanie, le Sénégal, le Tchad, le Burkina Faso et le Cameroun.

En tant que praticiens du développement, nous avons pu observer l’étendue de l’impact dévastateur de l’extrémisme violent, le fardeau excessif qu’il fait peser sur le développement de l’Afrique et ses effets déstabilisateurs sur la paix et la stabilité. Nous avons également constaté la limite des réponses en matière de politiques qui ont été jusqu’à présent mises en œuvre pour le contrer. Il s’agissait principalement d’initiatives fortement orientées vers les opérations militaires et sécuritaires ou des réactions ponctuelles à des impératifs de développement qui ne s’inscrivaient pas dans un cadre cohérent.

Il y a deux ans, le Bureau régional du PNUD pour l’Afrique avait initié un programme régional visant à « Prévenir et contrer l’extrémisme violent par une approche axée sur le développement ». Ce projet avait nécessité de mener une enquête aux sources mêmes de la dynamique et de l’économie politique qui sont au cœur de l’extrémisme violent en Afrique. Nous avions entrepris cette démarche non seulement pour comprendre les causes profondes de ce phénomène pervers, mais aussi pour mettre en place un modèle structuré, fondé sur l’empirisme, et susceptible d’orienter les réponses politiques et programmatiques et d’évaluer leur efficacité et leur impact.

Ces deux études portant d’une part « Sur la voie de l’extrémisme » et d’autre part sur les « facteurs d’instabilité » font partie intégrante du programme régional du Bureau régional du PNUD pour l’Afrique.

Je voudrais exprimer ici notre plus profonde gratitude aux gouvernements des Pays-Bas, du Japon et de la Suède pour leur généreux soutien financier et pour la confiance qu’ils ont manifestée à l’égard de notre travail sur la prévention de l’extrémisme violent et particulièrement en ce qui concerne l’étude « Sur la voie de l’extrémisme ». Nous sommes également reconnaissants aux gouvernements du Cameroun, du Kenya, du Niger, du Nigéria, de la Somalie et du Soudan pour leur appui sans lequel il n’aurait pas été possible de mener à bien les entretiens qui sont à l’origine de ce rapport.

Comme vous le verrez dans la présentation qui suit, le message central qui ressort des conclusions du rapport semble indiquer que dans les situations d’injustice et de désespoir, les idéologies prônées par l’extrémisme violent apparaissent comme une remise en cause du statu quo et comme un moyen d’y échapper. Cette constatation fait écho à l’affirmation du lauréat du Prix Nobel de la Paix Desmond Tutu, qui considérait que « les circonstances extérieures telles que la pauvreté couplée aux griefs et au sentiment d’injustice peuvent provoquer chez certains une rancœur et un désespoir si profonds qu’ils en viennent à tomber dans un état de désespérance ».

En outre, le rapport tord le cou à certains mythes. Il montre que la religion occupe certes une place prépondérante parmi les facteurs qui poussent certains à rejoindre des groupes extrémistes violents mais que le niveau de culture religieuse est très faible, presque inexistant, chez les victimes de choix des recruteurs. Cette conclusion va à l’encontre de la rhétorique islamophobe naissante qui s’est intensifiée à la faveur de la recherche de réponses efficaces à l’extrémisme violent.  Elle laisse à penser qu’une meilleure compréhension de la religion pourrait être la source clé pour prévenir l’extrémisme violent. Cela abonde dans le sens du lauréat du prix Nobel pour la paix Elie Wiesel, qui considérait l’éducation « comme le seul moyen d’éliminer le terrorisme ». Mais il donnait à l’éducation une définition largo-sensu, incluant l’élaboration et la diffusion d’un discours puissant, capable de faire barrage à la rhétorique de l’extrémisme.

Le rapport illustre bien que la faible résilience d’un pays face à l’extrémisme violent est associée à l’insuffisance du contrat social, au manque de confiance des citoyens dans leur gouvernement et dans les institutions, et aux fractures qui divisent les communautés. Cela implique la mise en place d’une forme de gouvernance inclusive et participative, en particulier, et je voudrais insister là-dessus, au niveau communautaire.

La plus grande innovation de ce rapport est de fournir, pour la première fois, un algorithme représentant la trajectoire d’un extrémiste violent potentiel ou en devenir, en utilisant un modèle économétrique et une analyse descriptive fondée sur des enquêtes menées auprès d’acteurs réels et sur des données empiriques, avec un certain degré de probabilité appliqué aux différentes étapes du processus et une détermination du point possible de bifurcation, que l’on appelle, « le point de basculement ». Ainsi, nous disposons désormais d’un cadre solide pour orienter les réponses.

En présentant les résultats de cette étude, nous partagerons également les « histoires de survivants à l’extrémisme violent en Afrique subsaharienne ». Celles-ci sont tout à fait révélatrices. Elles cherchent à éclairer et à amplifier les voix de ceux qui souffrent souvent en silence. Elles mettent en avant la résilience, la persévérance et la victoire de l’humanité de tous ceux qui ont réussi à se reconstruire. Les diverses origines religieuses, ethniques et nationales des survivants soulignent que l’extrémisme violent est un fardeau partagé, auquel l’humanité tout entière se doit de répondre. Ces expériences relatées ont également servi à façonner les recommandations préconisées au titre de ce rapport en matière de politiques. Permettez-moi de remercier à cet égard Malin Fezehai, Jessica Benko et Ahmed Farah, dont le travail a été essentiel pour la production d’une telle anthologie de récits !

L’étude « Journey Study », ainsi que le rapport « Story of Survivors » qui l’accompagne et les études « Sahel Perception Studies » qui la complètent fournissent une orientation sur l’ensemble des politiques et des programmes susceptibles d’aborder le fléau de l’extrémisme violent. Ceux-ci comprennent notamment les mesures suivantes : respecter les engagements en matière de droits de l’homme au plan mondial ; refonder la légitimité de l’État en renforçant la gouvernance et la responsabilité ; relier la prévention de l’extrémisme violent aux cadres de consolidation de la paix et de développement durable ; coordonner les réponses nationales, régionales et mondiales apportées à la lutte contre l’extrémisme violent ; consolider les dimensions horizontale et verticale du contrat social ; investir massivement dans l’éducation et l’emploi des jeunes ; veiller à ce que les politiques macroéconomiques, le budget national, les dépenses publiques et l’aide publique au développement (APD) prennent en compte la prévention de l’extrémisme violent.  

Le rapport examine plus en détail ces politiques et les réponses programmatiques. Notre ambition est d’élaborer et de mettre en œuvre les mesures proposées de manière concrète et réalisable. Nous avons déjà lancé, avec les Pays-Bas, un cadre pour la compréhension des relations entre l’aide publique au développement et la prévention de l’extrémisme violent. Je vous invite tous à nous rejoindre pour accomplir ensemble la mission qui consiste à faire échec à l’attrait suscité par l’extrémisme violent et à arrêter sa propagation grâce à des politiques et des programmes adaptés.

Je vous remercie.

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